L’Assemblée nationale et Moi

Éditions Fario, « Théodore Balmoral », 2024, 112 pages
ISBN : 978-2385730260

Prix Alexandre Vialatte 2024.

Thierry Laget a pratiqué, pendant un quart de siècle et dans l’un des hauts lieux supposés de la joute oratoire et du discours, l’hémicycle de l’Assemblée nationale, l’art de se taire que célébrait l’abbé Dinouart. Cet exercice a eu pour corollaire un don de l’observation qui tend à prouver que, des deux bouts de la lorgnette, le petit est parfois le bon. Acteur de la vie politique — à son corps défendant —, détenteur de nombreux secrets d’État, il a préféré tout oublier pour se concentrer sur des questions que personne avant lui n’avait osé aborder : à quoi ressemblent et à quoi servent les chaussettes des ministres et des députés ? qui croise-t-on à trois heures du matin dans les couloirs du Palais-Bourbon ? quelle langue parlent exactement les parlementaires ? pourquoi n’a-t-on pas purifié l’hémicycle après que des nazis l’eurent profané en 1940 ? quel est le rôle des machines dans l’activité législative ? peut-on établir un lien entre les circonscriptions, les fromages et leurs représentants ? les rapporteurs généraux du budget auraient-ils de super-pouvoirs ? comment le silence peut-il survenir dans le temple de la parole ? quel est le destin de l’individu confronté à la loi de la foule ?
Esquissées, en quelques traits d’une langue aux subtilités, reconnaissons-le, plutôt aristocratiques, nous voyons sous les colonnes flotter les silhouettes de députés fameux — Édouard Balladur, Nicole Catala, Patrick Roy, Henri Emmanuelli, Dominique Perben, Jean-Pierre Brard, Jean Lassalle, Didier Migaud, Nicole Bricq, Raymond Forni, Michel Crépeau, Gilles Carrez, Patrick Devedjian, et d’autres moins glorieux — sans omettre celle du député inconnu, dont personne, pas même les huissiers, ne saurait dire le nom et dont on n’a jamais entendu la voix.
L’auteur enquête aussi sur la mystérieuse disparition de plusieurs de ses homonymes, et sur son propre effacement, lorsqu’il s’est vu aspiré par la machine parlementaire.
Cet usage d’un humour impassible, qui fait leur part au rêve, à l’histoire et à la littérature, compose un tableau qu’il serait imprudent de classer simplement dans la colonne de l’antiparlementarisme primaire, mais qui ne manquera pas d’instruire tout citoyen curieux ou inquiet de ce que l’on appelle la démocratie.

« Pourtant, en ai-je entendu, de ces sermons et de ces homélies, qui se répétaient de quart d’heure en quart d’heure, tel un carillon d’horloge ! C’est à croire que l’Assemblée avait été équipée d’un monstrueux écho, lent à se déclencher, récalcitrant à s’éteindre. L’art oratoire s’est perdu, comme s’est perdu celui de tailler les haches de silex. Pour un Jean-Luc Mélenchon, combien de Guy Hascoët, de Jean-Yves Le Bouillonnec et de Marylise Lebranchu ! Mais il est facile de persifler pour qui n’a jamais harangué la foule, et je ne saurai jamais ce que coûtait cette faconde au député qui trouve toujours quelque chose à dénoncer, et à quel point j’étais indigne de sa prodigalité, moi qui me tenais devant lui comme l’imbécile heureux devant les énigmes du Sphinx, le goret devant le pot de confiture, l’anthropophage devant la salade de soja. »

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